Texte N°3 par Esther DRALLIGE
Publié le 22 Avril 2013
"Délivrances"
Le 12 Janvier 2010 le violent tremblement de terre à Haïti a provoqué l'effondrement des prisons et permis l'évasion de nombreux prisonniers. Certains ont été repris, d'autres courent encore.
Mes pieds foulent ce sable Haïtien, je regarde la mer bleue à perte de vue, ce décor de carte postale est magnifique, c'est mon pays....
Une impression étrange et désagréable titille mon coeur et mon cerveau, un sentiment de déjà vu, d'avoir déjà enduré ce malheur.....
Je me retourne et aperçois l'enfant qui m'observe. Je le reconnais.
Les occasions de rencontre sont rares sur la plage, et, quand j'y perçois une présence je me réfugie dans mon asile dressé à l'abri des regards. Sous la bâche, amarrée à deux palmiers, le trésor est mince, il me permet de survivre. J'ai encore, au ventre, la peur qui m'a saisie quand l'ouragan a emporté mes biens et déchiré la toile qui me protégeait des pluies ou du soleil ardent. Depuis, en ramassant certains débris aux abords de Lafiteau(1) j'ai reconstitué mon mobilier : quelques gamelles, dont une me sert de cuisinière à bois, et des chiffons, amortissant la fermeté du sol, constituent le lit dans lequel j'égrène mes insomnies. La nourriture est rare mais je peux apaiser ma soif et me laver sommairement avec l'eau subtilisée, la nuit, à la citerne en caoutchouc jaune, du camp voisin.
Trois ans déjà ! Robinson dans un monde de misère, je me cache. Je voudrais oublier pourquoi, il m'arrive de l'oublier.
Oubliant les contraintes de prudence, je me dirige vers lui. Ce jeune garçon me rappelle mon fils. Quel âge a-t-il? Malgré la force qu'il dégage, il ne doit pas dépasser les dix ans, il est trop jeune pour me nuire. D'ailleurs qui pourrait me reconnaître? Je suis sale, famélique et une barbe hirsute me cache le visage.
Aux différentes questions que je lui pose, il répond d'un hochement de tête en haussant les épaules. L'air est doux, nous marchons, silencieux, puis pris d'une impulsion soudaine nous courons vers l'eau turquoise, plate et scintillante, qui s'étend devant nous. Quel bonheur de sentir l'eau tiède sur ma peau, de plonger vers les coraux, de rire sous les éclaboussures de ...., puisqu'il ne me dit pas son nom, je l'appellerai Délivrans.
La soupe au giraumon, qu'il a volée hier à la "bann a pye"(2), et, que nous avons partagée, est loin. J'ai faim ! Comme s'il avait deviné, le gamin sort de l'eau, une poignée de palourdes dans les mains. De son sac abandonné sur la grève il sort une igname. Après quelques minutes, le feu alimenté par quelques branches de bois sec nous permet d'embraiser nos maigres ressources. Sereins, nous patientons assis sur le tronc d'un arbre déraciné par Sandy. Sortie du bric-à-brac de mon palace, je lui offre une coquille de lambi. A son tour, après avoir fouillé dans sa besace, il me tend une étrange pierre noire, polie, dont la forme rappelle une double hache.
Je suis heureux. Depuis quand n'ai-je pas éprouvé cette sensation? Bonheur accru par les saveurs du repas et mon estomac satisfait.
Au terme de notre festin, Délivrans se lève, me prend la main et m'entraîne. Je le laisse faire, je me laisse faire, docile.
Il dirige nos pas vers le hounfor(3) dont le péristyle, décoré de drapeaux et où se dresse le potomitan(4), est occupé par une cinquantaine de personnes. Venant du sanctuaire une prêtresse se dirige vers le pilastre de bois et prononce la phrase rituelle. Puis après avoir sacralisé le lieu de culte et déposé les offrandes aux esprits, des vévés5 sont dessinés sur la terre battue. L'un d'entre eux ressemble étrangement à ma pierre noire polie. C'est alors que je l'ai reconnu. Ce symbole est celui de Shango, dieu du feu, guerrier, juge, seigneur de la foudre et du tonnerre, il est celui qui châtie les voleurs, les menteurs, les malfaiteurs.
Les objets sacrés rituels sont disposés aux quatre points cardinaux. Les sons obsédants des tambours emplissent l'espace, ils roulent, grondent, battent dans ma tête et mon ventre et se substituent aux palpitations de mon coeur. Les initiés ont engagé les danses.
J'ai peur ! Je cherche des yeux mon jeune complice. Il a disparu.
Je ne peux pas, je ne veux pas assister au sacrifice.
Le bonheur s'est transformé en une sourde appréhension. Elle me colle à la peau comme la sueur un soir d'orage. Lourdement, la tête vide, je regagne ma toile.
Délivrans est là. Deux policiers l'accompagnent. Ils me saisissent et m'entravent sans ménagement. Devraient-ils en avoir ? Nos regards se croisent. Le mien l'interroge. Le sien est glacial, j'y découvre de la haine, son visage est en larmes. De sa voix tordue comme arrachée, le couperet est tombé : "Tu l'as violée.....tu l'as tuée".....et comme s'il pouvait encore l'appeler "Maman !!"
Les serrures et les portes claquent, l'écho se répercute le long du couloir. C'est l'heure de la promenade. Le ciel de mon pays est bleu.
Lafiteau: commune au Nord de Port-au-Prince
Bann a pye : marchande ambulante
Hounfor : temple vaudou
Potomitan: poteau central dans le temple vaudou
Vévé: dessin symbolique du vaudou
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