Texte N°10 par Pierre BRULHET
Publié le 24 Juin 2013
« Un étranger »
Mes pieds foulent ce sable Haïtien, je regarde la mer bleue à perte de vue, ce décor de carte postale est magnifique, c’est mon pays…
Une impression étrange et désagréable titille mon cœur et mon cerveau, un sentiment de déjà vu, d’avoir déjà enduré ce malheur…
Je me retourne et je vois les cocotiers dont je sais les mamelles gorgées d’eau cachées sous ses coques fibreuses. Je les sais dures comme la pierre et qu’elles peuvent assommer d’un coup si l’une d’elles tombent sur la tête d’un passant malchanceux. Mais ne dit-on pas sur cette autre continent et ce pays la Côte d’Ivoire que les noix de cocos ont des yeux? Elles ont la prudence de tomber à côté. Certaines se fracassent et s’ouvrent, offrant alors à manger et à boire à l’affamé et à l’assoiffé.
Je regretterai ces terres. Je regretterai le parfum de la mer.
Je regretterai cette lumière du soir et ces feux de nuits, l’odeur du poisson grillé et ces chants de joie malgré toute la misère du peuple Haïtien.
Je regretterai cette sensation du vent chaud sur ma peau, ces grains de sable qui me piquetaient le visage chaque fois que je faisais face à l’océan les pieds plongés dans ce sable chaud et doux à la fois.
Je regretterai tout cela.
Mais mon temps est venu. Il faut que je parte. On ne veut plus de moi. Je suis et je resterai un étranger à leurs yeux. Pourtant je me suis fait des amis, beaucoup d’amis et aujourd’hui autant d’ennemis. J’ai appris à leur ressembler, à connaître leur coutume, parler leur langue. Dix ans. Voilà dix ans que je me suis échoué sur leur plage. Un accident stupide, une panne dans mon moteur. Mon engin est tombé du ciel puis a violemment percuté la mer avant de couler. Je fus le seul survivant et
l’on m’a accueilli. Comme un frère. Et pourtant…
Je vais partir le cœur gorgé de souvenirs. Je raconterai tout à mes frères
lorsque je reviendrai dans mon pays. Les miens. Ils m’ont tant manqué
J’entends qu’on vient. Ils sont là, mes amis devenus ennemis. Ils m’ont rattrapé. Ils sont armés de machettes, de pierres et de morceaux de bois. Ils ne veulent pas me laisser partir. Ils veulent ma mort. Ils ont peur.
Ils ne comprennent pas que je ne suis pas si différent d’eux. Je regarde
le ciel. Toujours rien. Ils ont du retard. Je pense à ma femme, mes enfants que je n’ai pas revus depuis toutes ces années. Ils me manquent et je leur manque. J’évite de justesse un projectile. Je recule. J’ai peur, moi
aussi.
Pourquoi ne viennent-ils pas? Je sais qu’ils ont eu mon message. Je recule encore. Je sens mes pieds entrer dans l’eau. Sensation étrange. Une demi seconde de plaisir dans ces instants dramatiques. Je veux y croire. Je veux croire qu’ils viendront me chercher. Je lève les yeux encore vers le ciel.
La nuit devrait arriver. Pourtant il fait jour, de plus en plus jour. Quelque
chose d’inhabituel se passe. Les projectiles cessent de pleuvoir. Mes amis-ennemis lèvent aussi les yeux. Alors je comprends qu’Ils sont enfin arrivés. Je fais un signe à ceux qui m’ont tant aimé avant de me haïr.
Mais ils ne voient pas mon salut et lâchent leurs armes. Ils se retournent en hurlant et partent en courant. Bientôt, je ne les vois plus.
La plage est déserte. Il n’y a que moi et ce vaisseau scintillant qui descend du ciel pour me ramener à la maison, loin, loin dans les étoiles…
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