Texte N° 11 par Saurel M.
Publié le 1 Juillet 2013
« La vie, ma vie »
Souvent je rêve et je continue à rêver encore et encore. Je ne peux passer un mois sans me voir entouré de mes ancêtres vivants ou trépassés sur cette terre qui est la mienne Haïti, pays où je suis né et qui m’a apporté joies, souffrances et regrets. Je m’interroge : est-elle maudite? N’a-t-elle pas la chance de vivre et de s’épanouir comme les autres? Taraudé par ma conscience, j’ai toujours été convaincu qu’un air nouveau soufflera en sa faveur. Rêves, ai-je ce privilège comme tout autre d’avoir cette étrange sensation qui brûle et consume mon corps. A la lumière de mes soixante-dix balais, je peux dire que l’aiguille de la balance penche plutôt vers l’infini.
Dès l’école primaire, j’ai traîné un cartable dans lequel s’éparpille l’histoire, celle d’Haïti chérie que j’aime et aimerai toujours. Une brochure qui ne m’a jamais quitté et qui me révéla la cadence et la décadence du pays. Je garde en moi une certaine nostalgie et aussi le vécu de mes trente premières années. Voyager en Haïti demeure pour moi une énorme énigme. Rien ne semble avoir changé tant du point de vue économique que politique. Il faut savoir se débrouiller, survivre même et souvent vivre aux dépens de la nature. En créole les Haïtiens disent toujours, bondye bon, «Dieu est bon». Ce Dieu qu’on invoque partout dans le pays, existe-t-il? Oui j’y crois. Mon existence en Haïti m’a laissé un grand souvenir, le souvenir d’entendre les intellects ou les paysans prononcer cette phrase perpétuelle, buscando la vida, nap chèche la vi, «la recherche de la vie».
Haïti est victime de la machination, des magouilles politico-financières pilotées par des hommes ayant soi-disant la capacité à diriger. Nous nous laissons séduire par le beau blabla venu de là-haut. Ils sont tous des baptisés d’une version de l’au- delà. Il est toujours facile d’hypnotiser un compatriote voire de voler son âme quand le puissant ti Kob, «argent» domine sa conscience. Jusqu’à présent je suis bouleversé par la manière dont un seul homme peut réduire son pays en despotisme. J’ai vécu des passages néfastes et même j’ai été témoin de certains moments qui jusqu’à présent me pétrifient. J’ai assisté à l’exécution en plein air de dix-neuf hommes, attachés comme des animaux, sans défense, ceci dans l’unique but d’affirmer l’autorité d’un dictateur. Ces tontons macoutes agissaient en toute impunité et là où ils s’installaient la crainte et la peur régnaient. Les femmes, les jeunes filles étaient les plus exposées. Ti Bobo le dominant, celui-là faisait trembler la population de la capitale et même de la campagne rien qu’en entendant son pseudo. Quand ces Messieurs passaient à un endroit il fallait les saluer au garde à vous car ils tiraient de toutes parts, même les mouches n’avaient pas la vie sauve. Ils se prétendaient être de vrais chrétiens mais ils pratiquaient toutes sortes de religions sous prétexte qu’ils étaient bénis de Dieu. Pardon pour ce lapsus mais Duvalier se proclamait le tout-puissant. A cette époque, il fallait se méfier de tout le monde, la phrase «les murs ont des oreilles» se répétait souvent dans les foyers. C’était très frustrant de ne pas avoir la liberté d’expression dans un pays où la seule façon de sauver sa peau était de pouvoir la monnayer en dollars. Le temps est venu pour Duvalier de se retrouver comme d’autres à devoir quitter le pays sans avoir le moindre scrupule, après avoir pillé l’état.
Ce que j’ai aimé à Haïti c’est d’être à Gros-Morne ma ville natale, ce petit bout de coin de terre encadré de montagnes d’où vient ce nom et retrouver celle qui vit encore avec sa longue robe argentée qui ne laisse aucun soupçon aux voyeurs. Madame Mansel*, Je connais son corps, sa silhouette par la longueur de sa jambe. Elle est aussi douce qu’on peut l’imaginer. De sa furie, elle éloigne tout, il faut parfois être très prudent de sa colère. Mais elle n’a jamais rougi quand je me déshabillais devant elle plutôt elle jouissait en me voyant. Chère Madame Mansel, ton regard me laisse rêver.
Souvent je fais un retour en arrière dans mon enfance pour essayer de comprendre qui je suis. Je suis un fils posthume. Je n’ai pas connu mon père et je n’ai aucune photographie de lui me rappelant son souvenir. Les berceuses ont rythmé mes premières années do do ti pitit mamman, «Haïti chérie». Elles ont cadencé mon enfance et m’ont laissé chavirer vers la vie adulte. Les parenthèses s’ouvrent et se referment mais je ne peux me couvrir de la carapace de tortue pour laisser place à l’oubli sans penser ou même rêver à celle qui a donné son sang et lutté contre vents et marées pour me donner l’arme de notre société qui est l’écriture, le savoir. C’est un hommage et un respect. Toi maman, repose en paix.
*Madame Mansel : une des rivières de Gros-Morne.
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