Texte N°6 par Francine Rey-terrin
Publié le 16 Mai 2013
Mes pieds foulent ce sable Haïtien, je regarde la mer bleue à perte de vue, ce décor de carte postale est magnifique, c’est mon pays...
Une impression étrange et désagréable titille mon cœur et mon cerveau, un sentiment de déjà vu, d’avoir déjà enduré ce malheur...
Je me retourne, et à perte de vue comme un mirage mouvant, les ruines bruissent doucement sous le soleil levant. Le silence envahit l’atmosphère, même les oiseaux se sont tus. Un cauchemar... Mon sang frémit encore et la tête me tourne, mon corps tangue de l’intérieur. J’ai l’impression étrange d’être irréel dans ce paysage. Je déglutis difficilement et mes yeux préfèrent envelopper l’océan, vaste étendue claire à présent assagie. Le sol a tremblé, la fureur et la désolation. Encore et encore les éléments qui se déchaînent et veulent terrasser cette terre affaiblie et abîmée par la déraison des hommes.
Nous allions à l’école d’en bas, pieds nus, le cœur léger. Nous étions des enfants souriant au présent, la vie nous attendait. Saint Louis s’alanguissait aux douceurs Caribéennes, l’île de la Tortue nous montrait son dos arrondi et le temps passait lentement. Comme tous les jeunes d’Hispaniola, le foot était notre seule passion. Nous courrions dans la poussière en nous bousculant joyeusement. Julius était le plus fort, le plus grand, le plus costaud. Il dribblait par jeu et esquivait ses adversaires. La balle roulait et obéissait à ses pieds agiles. Il était le roi du ballon rond, le centre de la cour, l’idole, tous les regards s’éblouissaient de sa prestance. Il bombait le torse, jouant des mollets, le sourire étincelant et le cheveu luisant. Pedro avait toujours la chemise en lambeaux et les genoux écorchés. Il était l’ombre du champion, son souffre-douleur aussi. A lui le port des bouteilles d’eau et du morceau de chiffon dont le seigneur s’épongeait dédaigneusement après ses courses effrénées.
La cloche sonnait la fin de la récréation. Les cours de français de Maître Darcol se chantonnaient et nous apprenions sur le tableau noir comment additionner deux plus trois. Mais au marché de la plaine, nous n’avions pas besoin de leçons, les épices et le poisson, les mangues et le coton, toutes les choses qui s’achètent, s’échangent, se vendent, toutes les couleurs et les odeurs se conjuguaient en créole. Nous avions la bouche pleine de ces mots imagés, de ces sons qui s’envolent comme une noria musicale où le mysticisme du vaudou se glisse tel un manteau de plumes noires. Les mères nous surveillaient de loin, les yeux embués par la pipe fumante, les petits se partageaient les galettes et les vieux jouaient aux dominos en refaisant le monde. Le dimanche, jupons blancs et polos propres, nous rythmions les cantiques et ce qui ressemblait à de la joie inondait nos pensées. Qu’il était loin le temps de Bonaparte ou de Toussaint Louverture, des anglais, des espagnols ; d’autres asservisseurs s’en étaient allés, on respirait enfin la douceur océane.
La température moite nous collait à la peau, on s’allongeait dans les vagues qui venaient mourir sur le sable, nous riions, nous embêtions les filles et nous cueillions des coquillages pour en faire des cuillers afin de gratter les fibres des cannes à sucre. Les pères étaient au loin dans les mines de bauxite, un travail sourd, sale et éreintant. Ils ne revenaient qu’une fois le mois atteint, les poches pleines de billets qu’ils s’empressaient d’aller dépenser au bar, pariant aux dés en s’exclamant fort. A la nuit tombée, ils allaient voir la vieille Martha, une poule noire sous le bras, bête innocente sacrifiée dont la prêtresse tordait le cou pour assurer la fidélité des épouses et le plaisir de la chair sans descendance, la terre ne pouvant nourrir ses propres enfants. Puis, le goût du rhum sur la langue, ils rentraient à la cabane et chevauchaient lourdement celles sur qui tout reposait, la vie quotidienne, les rennes du ménage, les provisions, l’éducation et les récoltes. Nous étions si heureux ...
Puis vint le temps où l’on m’envoya à Port-au-Prince, capitale où la vie rapide s’enfilait comme une serpillière. Un travail de porteur dans un hôtel pour touristes de passage m’attendait, offre d’un oncle maternel qui croyait que seul un homme épuisé était un homme honnête. Je découvris que l’argent passait de main en main et que les femmes avaient des formes... La proximité de Saint Domingue jetait un peu de splendeur à nos bâtisses décrépies. Le feu du jeu me dévorait, le jour soulevant les malles en partance, la nuit flambant mes maigres pourboires avec l’espoir toujours tenace de retourner la main gagnante. La cigarette était souvent ma seule nourriture, j’étais dévoré par ce monstre qui me poussait à toujours remettre les cartes sur le tapis. Je n’étais plus qu’ombre et sombre silhouette, je ne voyais plus le monde, les gens, mes amis. La descente rapide et la chute brutale. Je ne rêvais même plus à mon village...
Puis un matin je me suis levé, ma chance allait tourner, je le sentais, je le savais. J’ai rêvé d’un astre brillant, brûlant, je voyais des plumes blanches tournoyer dans la clarté mordorée, un souffle léger me rafraîchissait la peau, j’étais bien, calme et serein.
J’ai mis une chemise propre, j’ai porté des valises et des cartons toute la journée, j’ai souri béatement, j’ai mis soigneusement les piécettes dans ma poche... c’était ce soir ou jamais.
Je me suis allongé pour une courte sieste, une pensée pour ma mère et mes anciens copains. J’imaginais mon retour triomphal, la manne généreuse distribuée avec grandeur, le regard charmeur des filles gourmandes et la fierté de celui qui a su être le meilleur...
Un bruit sourd, grondement qui gonfle, assourdissant, puissant. Un craquement, un roulement, le corps qui se renverse, le cœur qui s’arrête. Une seconde de terreur, que le temps semble long, couleur de terre, odeur de poussière. La panique, la peur, la mort...
Je suis debout, je ne réalise toujours pas pourquoi. Doucement la vie reprend ses droits, les enfants jouent toujours au ballon, les fillettes mettent des perles dans leurs tresses, la mer roule ses vagues bleues et le ressac vient mourir sur la plage. Je ne touche plus aux cartes, ni à la cigarette... Demain je rentrerai chez moi, à Saint Louis et l’île de la Tortue me fera le dos rond.
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