Texte N°7 par Didier HERMAND
Publié le 23 Mai 2013
Mes pieds foulent ce sable Haïtien, je regarde la mer bleue à perte de vue, ce décor de carte postale est magnifique, c’est mon pays...
Une impression étrange et désagréable titille mon cœur et mon cerveau, un sentiment de déjà vu, d’avoir déjà enduré ce malheur... Je me retourne, et c’est toujours la même histoire, le même cauchemar qui me rejoint, les mêmes images, les mêmes scènes, la même totale sidération, la même incapacité de bouger, et ce corps qui se paralyse, qui se pétrifie, ce corps figé qui devient glacé, toujours la même panique. Toujours la même réalité : l’obscurité survenue, la confrontation avec le néant. Appels, gémissements, sueurs, chaud, froid, battements de cœur, crampes, douleur, angoisse, lenteur, obscurité…reviviscence de la nuit, de l’horreur, de l’opacité, renaissance d’un vécu tragique et sombre dans la claire réalité du jour, navigant entre la vie et la mort, traînant ma souffrance d’être, ma profonde douleur d’exister.
Je ferme les yeux, j’écoute mon cœur battre, j’inspire profondément, je regonfle mes poumons, une bouffée d’air pur, je suis vivant... je suis toujours vivant!
Accepte! Tu es vivant! Accepte-le!
Je respire doucement, tranquillement, difficilement, sans me presser, je respire douloureusement, mes jambes tremblent, je suis fatigué, j’ai survécu, j’ai survécu mais je me cherche toujours. Je suis à terre.
Mon âme refuse de se mettre debout, je la supplie, elle ne se soumet pas, je m’énerve contre moi-même, je fatigue, je sombre... mes yeux se ferment doucement, je repars au pays des rêves, je retrouve tous ceux que j’ai aimés, désirés, adorés, je me cherche et ne me retrouve pas. Je n’ai peut-être pas survécu, mon esprit est parti. Peut-être pour toujours. Il ne veut pas revenir. Qui peut comprendre cette indicible souffrance qui fait régulièrement intrusion dans ma vie? Elle entre par effraction dans mon quotidien, et le jour, subitement, se fait nuit. Constamment. Qui peut comprendre ce qui hante mon esprit de survivant ? Comment exprimer mon effroi? Qui est là pour écouter? Qui est prêt à écouter? Qui peut me dégager de cet espace, de ce séjour en ce lieu intermédiaire, un intervalle en bordure de la vie mais qui n’est pas encore la mort? Ai-je vraiment, réellement, survécu?
Rescapé. Je doute même de ma propre existence.
Et cette mer bleue à perte de vue, ce décor de carte postale, ce paradis existe-t-il vraiment?
On avait toujours rêvé de vivre au soleil, avec la mer pas loin… on a réalisé notre rêve. On a vécu au paradis.
Je vis toujours au paradis, mais ma vie est un enfer.
Une partie de moi est restée dans le noir.
Mes pieds foulent ce sable haïtien, et je m’écroule. Mes jambes ne me portent plus, parfois elles se dérobent et je tombe à genoux. Une part de moi-même ne veut plus avancer. Elle ne m’obéit plus. J’ai survécu! Accepte ça! Tu entends? Accepte!
Tu aurais pu survivre toi aussi... il s’en fallait de peu. De si peu... Nous nous amusions ensemble, j’entends encore ton rire éclatant, une cascade de bonheur, et... en une fraction de seconde l’inconcevable s’est produit! Dans un bruit infernal de fin du monde on a sombré ensemble vers les profondeurs, les ténèbres nous ont engloutis. Puis le silence.
Tu n’as pas crié, tu n’as pas sifflé, tu n’as pas frappé la paroi qui nous séparait, mais je savais que tu étais là, je t’entendais respirer. Tu étais vivante, à un mètre, juste en dessous de moi, tu respirais. Je t’ai appelée, je t’ai suppliée de me répondre. Tu as gémi. Je te parlais sans cesse, mais tu ne répondais pas toujours. Tu respirais difficilement. Tu respirais. Tu respirais.
Je crois que j’ai perdu connaissance.
Je t’ai rejoint sur cette plage. La mer bleue à perte de vue! Tu me souriais, courais vers les vagues, m’invitais à te rattraper avant de plonger dans cette lumière prodigieuse, ce bleu du ciel qui se reflétait à l’infini.
La mer, le soleil, une sirène magnifiquement dénudée : Toi.
Toi, ta peau, tes seins, ton souffle et le va et vient des vagues... Une lumière inouïe faisait scintiller des gouttes d’océan sur ton corps. Ta bouche s’entrouvrait sensuellement. Toi, splendide et émouvante, obsédante et excitante.
Un vent amical ébouriffait mes cheveux et suspendait le vol immobile d’un oiseau marin.
Toi, l’océan, le ciel, et la plage de sable fin qui s’étendait à perte de vue. J’étais bien. Une paix magnifique me gagnait. Respiration lente, battements de cœur réguliers, résonance de ton souffle, et tes seins, fascinants. Le temps suspendu. Le néant. L’infini prodigieux.
Et puis j’ai entendu des bruits sourds. Je suis revenu à moi, revenu à la réalité, revenu à la vie, à l’obscurité. Des pavés qu’on déplace, des voix de plus en plus claires, les secours qui s’activaient autour de nous.
La lumière et l’air frais enfin.
Juste le temps de leur dire que tu étais là, toi aussi, à moins d’un mètre en dessous. Juste le temps de prendre conscience que j’allais m’en sortir avant de sombrer à nouveau.
Tu me souriais toujours. Tu as mis ton index sur tes lèvres? Chuuut! Tu as regardé la mer. Tu t’es éloignée. La mer bleue à perte de vue. Ce décor de carte postale magnifique t’a absorbée. Tu t’es effacée.
Une impression étrange et désagréable titille mon cœur et mon cerveau, un sentiment de déjà vu, d’avoir déjà enduré ce malheur...
Je me retourne et... tu n’es plus là.